Alors que les employeurs sont en quête de talents, le Canada néglige une main-d’œuvre d’un demi-million de personnes
Le Canada connaît à la fois une pénurie et un excédent de main-d’œuvre. Une pénurie de main-d’œuvre représente plus qu’un simple défi temporaire. À la grandeur du pays, les offres d’emploi se multiplient. Selon un rapport publié ce printemps par les Services économiques RBC , les départs à la retraite et les changements en matière de politique d’immigration aggravent la situation.
Partout au pays, des employeurs affirment ne pas réussir à trouver suffisamment de personnel. Pourtant, une solution continue d’être ignorée. Au Canada, près des trois quarts des personnes ayant une déficience intellectuelle ou autistes en âge de travailler sont sans emploi ou sous-employées, bien qu’elles soient prêtes à travailler, disponibles et capables. Ces deux réalités ne devraient pas exister en parallèle.
Depuis des décennies, de nombreux employeurs négligent ce bassin de main-d’oeuvre talentueuse et motivée, souvent en raison d’idées fausses sur les mesures d’adaptation en milieu de travail ou de préjugés en ce qui concerne la productivité. Résultat : le marché du travail laisse de côté environ 500 000 personnes compétentes, alors même que les entreprises disent avoir de la difficulté à recruter du personnel fiable.
Plus qu’un simple problème économique, il s’agit là d’une occasion manquée.
Nous savons que les personnes autistes et celles ayant une déficience intellectuelle veulent travailler. Elles souhaitent occuper un emploi valorisant et bien rémunéré. Comme tout le monde, elles aspirent à l’autonomie financière, à l’inclusion sociale, à l’épanouissement personnel et à la dignité que procure le fait de contribuer à la communauté. Pourtant, pour cette population, les taux de chômage et de sous-emploi demeurent nettement supérieurs à ceux de la population dite active.
En même temps, les employeurs continuent de signaler des difficultés à recruter et à maintenir leur personnel en poste. La contradiction est frappante. Les employeurs ont besoin de main-d’oeuvre. Des centaines de milliers de personnes au Canada veulent travailler. Les politiques publiques n’ont pas réussi à relier les deux parties.
Il existe toutefois des exemples de réussite. Depuis son lancement en 2014, le programme Prêts, disponibles et capables (PDC) — un partenariat national entre Inclusion Canada et l’Alliance canadienne de l’autisme — a contribué à pourvoir plus de 6 300 emplois. Le programme démontre ainsi que les personnes autistes et les personnes ayant une déficience intellectuelle constituent une part importante de la solution à la pénurie persistante de main-d’œuvre au Canada. Ces résultats obtenus dans l’ensemble des provinces et des territoires représentent bien plus que des statistiques sur l’emploi. Ils témoignent de personnes qui trouvent un emploi valorisant, mettent leurs talents à profit, gagnent un revenu et acquièrent une plus grande autonomie, tandis que les employeurs accèdent à un bassin de main-d’œuvre dévouée et sous-utilisée.
Financé par le Fonds d’intégration pour les personnes handicapées d’Emploi et Développement social Canada, le programme PDC établit des liens entre les employeurs, les personnes à la recherche d’un emploi et les organismes communautaires afin de donner des occasions intéressantes d’emploi aux personnes ayant une déficience intellectuelle et aux personnes autistes. Plutôt que d’envisager le handicap sous l’angle des restrictions, le programme mise sur les compétences, les forces et le potentiel des personnes.
Les avantages dépassent nettement le simple fait de pourvoir des postes vacants.
De nombreux employeurs ayant embauché des personnes autistes ou des personnes ayant une déficience intellectuelle constatent chez cette main-d’œuvre un engagement, une fiabilité et une loyauté remarquables. Les employeurs sont en quête de talents; les personnes soutenues par le programme PDC en ont à revendre.
Les employeurs signalent sans cesse que les personnes embauchées grâce au programme PDC ont un rendement égal ou supérieur à celui du reste des effectifs, tout en affichant un meilleur taux de fidélisation et en réduisant les coûts liés au roulement du personnel. À une époque où le roulement peut être coûteux et perturbateur, la fidélisation d’une main-d’oeuvre dévouée est un atout de taille.
Les organisations qui élargissent leurs pratiques de recrutement et adoptent des stratégies novatrices en matière de main-d’œuvre sont mieux placées pour répondre à la demande de leur clientèle, maintenir leur productivité et assurer leur croissance.
Pour les personnes ayant une déficience intellectuelle et les personnes autistes, occuper un emploi peut avoir un effet transformateur. Au-delà du chèque de paie, l’emploi offre une raison d’être, une routine, des liens sociaux et un sentiment d’appartenance. Occuper un emploi favorise cette participation à la vie communautaire que bon nombre de personnes tiennent pour acquise.
Au moment même où le Canada connait une pénurie croissante de main-d’œuvre en raison de départs à la retraite et de changements démographiques, l’une des initiatives d’emploi inclusif les plus fructueuses au pays est sur le point d’épuiser le financement fédéral dont elle dispose. Le gouvernement choisira-t-il de miser sur le succès de PDC ou laissera-t-il en plan cet exemple de réussite au moment même où la pénurie de main-d’œuvre s’aggrave? Pour nous, la réponse est évidente.
Alors que les employeurs sont en quête de talents et que des centaines de milliers de personnes compétentes cherchent du travail, le plus judicieux ne consiste pas à chercher de nouvelles avenues. Il consiste plutôt à cesser de négliger une part importante des personnes en quête d’emploi. Le programme PDC permet de remédier concrètement à la pénurie de main-d’œuvre et de favoriser l’inclusion économique au Canada. Poursuivons dans la bonne direction.
Krista Carr est la présidente-directrice générale d’Inclusion Canada. Jonathan Lai est le directeur général de l’Alliance canadienne de l’autisme.



